Banksy, on ne l’a pas trouvé mais on a aimé

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De notre petit groupe, je suis le premier arrivé devant la réserve Malakoff. Comme souvent. J’aime être à l’heure, et j’aime m’imprégner de l’humeur d’un lieu avant le déchaînement de la découverte. Surtout qu’il s’agit de ma première fois ; mon petit carnet rose est encore vierge de notes, et je veux faire bonne impression.

Profitant d’un beau soleil de septembre, je m’assois sur le trottoir et je regarde autour de moi. C’est très différent des musées que j’ai l’habitude d’arpenter. En même temps, je n’ai jamais fait d’exposition de street-art. Ce qui est à la fois jubilatoire, car je vais pénétrer un monde nouveau, gorgé de fantasmes et d’idées reçues, et très ennuyeux, car je ne vais pouvoir jouer les érudits. Or, entre mes cours du soir à l’Ecole du Louvre et mon abonnement à Beaux Arts Magazine, j’ai de la gouache à étaler.

L’entrée est fidèle à ce que j’avais imaginé : du bois, du ciment, quelques graffitis et des bobos qui sirotent une bière dans des chaises multicolores. Sur un mur, un chat ailé me sourit. Je crois qu’il se moque de moi, avec mon petit carnet rose. Soudain, j’aperçois Adrien. Il a sorti sa chemise de « chasseur », à petits carreaux blancs et rouges. « Les expos, c’est un repaire », dit-il en me suivant dans la queue. Un homme, qui sort du hangar, nous tend deux billets « payé ». Il a cru qu’Adrien le regardait, alors qu’il contemplait sa fille. Comme quoi, la drague culturelle peut avoir du bon. A cet instant, Marianne, salopette en jean et débardeur à fleurs, nous rejoint. Outre le fait d’être ma femme, elle est également mon principal adversaire pour le titre de madame/monsieur-je-sais-tout. J’ai moins à craindre du quatrième luron, Marc, lui emboitant le pas. Parmi la liste que je leur avais soumise, c’est d’ailleurs lui qui a proposé Banksy, pour « commencer à la cool » notre aventure artistique.

Dans la queue, nous discutons de l’expo. Je m’aperçois sans surprise – mais ce n’est que partie remise -, que je suis celui qui en sait le moins. Adrien était par exemple à New York lorsque Banksy y a lancé son marathon artistique « Better Out Than In » : une œuvre par jour, dans un jeu de piste avec les fans (et la police !). Marc, lui, exhibe fièrement son t-shirt floqué Rôdeur Parisien. « Parce que Banksy, c’est un rôdeur tu vois. » Je ris jaune : sa blague minable dépasse l’ensemble de mes connaissances sur Banksy. Avant d’entrer, Marianne me montre une grande toile, constellée de papillons en papier. « Ils ont copié sur la couverture de Panglass », me dit-elle. Panglass, c’est le premier livre que j’ai sorti. Elle est gentille, elle a vu que j’étais dépassé.

Voilà, nous sommes à l’intérieur. « Marianne avait bien estimé la longueur de la queue », « C’est un hangar désinfecté »… les blagues continuent. Nous apprenons que la Reserve Malakoff accueille durant 6 mois le Grand 8 – une fable artistique éphémère, comprenant notamment plus de trente installations -, et que l’exposition sur Banksy s’inscrit dans de ce dispositif le temps d’une semaine. Première déception : les billets ne sont plus orange mais verts, on ne peut donc utiliser les nôtres. En même temps, ce n’est que 3 euros…

Nous commençons par l’œuvre Tribulations, du collectif No rules corp. L’atmosphère est prenante, tout est comme cassé, disloqué : les valises, vertèbres d’une colonne tordue, les personnages harassés par le voyage… Marianne est happée par leurs regards, plus vrais que nature. Quant à Adrien, la scène lui rappelle Ellis Island, qu’il avait visitée lorsqu’il était à New-York. Nous continuons notre chemin et pénétrons dans l’univers de Nosbé, Le Nosbestomac. La traversée est étrange, plus ou moins rapide en fonction du degré de dégout de chacun. « Ça donne mal au ventre », résume Marc en sortant. Ce garçon a le sens de la formule. A peine remis de notre plongée dans les entrailles, nous découvrons le désordre tout aussi anxiogène de La maison oubliée. Adrien regarde d’un air malin un canapé éventré, qui lui rappelle ses exploits de soirées. Marc, lui, est déjà un peu plus loin, devant un vieux calendrier de 1993. « C’est elle qui a tout fait brûler », dit-il en désignant la fille topless. Marianne soupire de nos enfantillages, mais s’arrête soudainement devant un gros poisson au regard furieux. « On dirait celui des Tortues Ninja ! » Comprenne qui pourra.

Entre deux univers, un arbre déploie ses ramures polychromes. Je trouve Marc figé devant, les mains croisées dans le dos et la tête légèrement penchée. Je ne l’ai jamais vu aussi concentré. « C’est bien agencé quand même. On dirait des Katanas. Ça me plait. » Observer la rencontre entre une œuvre d’art et une sensibilité est toujours touchant. Surtout quand elle est inattendue. Marianne et Adrien nous rejoignent, et nous nous enfonçons dans l’Antre de Mosco. La scénographie me fait immédiatement penser à un Lascaux revisité. Des animaux multicolores tapissent les ténèbres, se visitant les uns les autres grâce à des jeux de miroirs savamment orchestrés. Nos téléphones cherchent l’œuvre ultime, celle qui rassemblera sur un même cliché tous les habitants de la jungle. Marc s’arrête soudain devant un tigre jaune. Ses mains se croisent dans son dos, et sa tête s’incline lentement. Carnet et stylo en main, j’attends la fulgurance. « On dirait un tableau Ikea. » Adrien et Marianne ricanent, mais je crois que Marc tient là l’essence de l’art : celle d’extraire des objets de leur contexte habituel, utilitaire, afin de les faire voir autrement. Je ne me suis pas privé de partager cette pensée avec mes camarades, peu émus de cet éclair pourtant génial. Nous sortons de notre caverne, et pénétrons dans le monde des rêves – et non celui des Idées –, avec la Forêt chamanique. Des cerceaux, des plumes et des cordes ruissellent du plafond, dans une ambiance mystique. L’onirisme se poursuit avec l’œuvre Natural Vibration, sorte de poupée-nymphe liée à la nature par son imposante tignasse végétale.

Adrien : « On dirait une afro. »

Marianne : « C’est Arthur et les Minimoys. »

Marc : « Je danserais bien un zouk avec elle. »

Si l’art est bien un dialogue avec une œuvre, nous en touchons l’essence. Ou pas.

Enfin, nous arrivons à la partie consacrée à Banksy. Il s’agit en réalité de la collection de François Berardino, qui a rencontré par hasard l’artiste en 2007, et qui est tombé amoureux de son travail. Pochoirs, cartes postales, dessins, lithographies… c’est dans un véritable kaléidoscope culturel que nous plongeons. Comme il n’y a pas d’ordre indiqué, nous déambulons d’une œuvre à l’autre au gré de nos humeurs. Marc aime cette liberté, qui chatouille l’imagination. Marianne, elle, a l’habitude des expositions plus structurées et est un peu désorientée. Je crois, pour ma part, que c’est assez fidèle à l’esprit de Banksy, que je commence à comprendre. On n’expose pas une idée comme on expose un peintre du XVIème siècle. Car – et nous en convenons tous – c’est moins Banksy qui est exposé, que ce qu’il représente : un esprit de révolte quasi-nietzschéen.

Banksy démonte les mécanismes à l’œuvre dans nos sociétés modernes. Il se moque, par ses dessins, du spectacle consumériste de notre époque, de nos troubles narcissiques, ou encore du délire que représente le divertissement – auquel Pascal s’attaquait déjà à son époque. (Oui, je suis également abonné à Philosophie Magazine.) Marc parle « d’envers du décors », Adrien de « mur Facebook de la dénonciation ». Il y a un peu de tout cela, dans ce méli-mélo d’images grotesques et poétiques. Panneaux de signalisation déformés, gamins qui jouent avec des armes, citrouille de Cendrillon à la renverse, soldats de la Reine aux gueules de singe… Bansky pioche dans l’imaginaire collectif les graines de sa généalogie (graines – arbre – généalogie de la morale – Nietzsche… vous suivez ?) Si vous n’aimez pas les métaphores (personne n’est parfait), choisissez une autre expo, car ici tout n’est qu’images, dilutions, comparaisons et transpositions. Disney devient Dismaland, le dedans devient le dehors, la guerre s’affuble d’oreilles de lapin et le Che rêve de dollars. Bref, on ne sait plus trop où l’on est, si ce n’est quelque part entre un sourire et une petite larme à l’œil.

Fatigués, nous traversons rapidement les derniers univers du Grand 8, puis nous rentrons débriefer chez Adrien – qui nous a acheté du quatre-quarts pour l’occasion. Marc, la bouche pleine, se montre immédiatement enthousiaste : il a beaucoup aimé le dialogue entre son imagination et l’univers de Banksy. Adrien et Marianne paraissent plus mesurés. S’ils ont aimé le délire artistique du Grand 8, ils ont été un peu déçus par la partie sur Banksy, regrettant notamment le manque de mise en perspective des œuvres et l’absence d’originaux – mis à part peut-être une ou deux œuvres. En ce qui me concerne, j’ai découvert un nouveau continent, peuplé d’images fascinantes, d’esprits révoltés et de créateurs habités. Merci à la réserve Malakoff de l’avoir ouvert pour moi ; on se sent toujours plus riche après un voyage dans l’inconnu.

Notre prochaine destination m’est plus familière. Elle sent le poisson frais, l’eau-forte, l’or roussâtre des bas-fonds d’Amsterdam ; elle parle de petits vieux en haillons, de brocanteurs et d’usuriers ; elle… elle sera surtout à découvrir au prochain épisode 🙂

Autour de Banksy : une rencontre de rue
01/09/2016 – 11/09/2016
La Réserve Malakoff – Espace Galerie
7 rue Paul Bert – Malakoff