Into the (Oscar) Wilde

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Pourquoi une exposition sur un écrivain ? La question, d’ordre générale, s’infiltre dans la discussion de notre groupe, réuni devant l’entrée du Petit Palais. « Ce gars, il m’intrigue », avance Marc, admiratif de la façade et de son porche monumental. Moi, ce qui m’intrigue, c’est que Marc soit toujours en retard, et que cela ne semble pas lui poser de problème. « Je ne connais pas du tout ce qu’il a écrit, renchérit Adrien, mais son nom me parle, m’évoque quelque chose, un style de vie. »

Contrairement à eux, j’ai lu Oscar Wilde – Le Portrait de Dorian Gray tout au moins – et, pourtant, je suis là pour les mêmes raisons. Je ne suis pas venu me recueillir dans le silence de ruines littéraires, pleurer en admirant l’écriture tordue d’un pair inatteignable, ou m’inspirer moi-même au contact d’un verbe sublime. Non, tout comme eux, tout comme Marianne, je suis venu comprendre. Comprendre comment un critique d’art est devenu l’incarnation d’un art – d’écrire, d’aimer, de penser… de vivre. Comprendre pourquoi la jeunesse d’aujourd’hui s’y reconnaît, et se presse en masse à cette exposition. Comprendre le lien étrange, presque mythologique, qui s’est tissé entre l’auteur du Portrait et son personnage Dorian Gray. Comprendre, au fond, le sens de cette citation célèbre : « J’ai mis mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres. »

Se contenter d’exister magnifiquement

La première pièce nous plonge immédiatement dans les entrailles du rêve : un mur constellé de lis bleus, comme dans sa chambre à Oxford, ou, plus tard, dans son appartement londonien. Adrien se revoit dans les Jardins de Majorelle, à Marrakech. « C’est le même bleu klein », ajoute Marianne, amoureuse du mot juste. Amoureux du mot juste, Marc l’est aussi, et c’est avec triomphe qu’il s’exclame soudain, devant le portrait d’un homme à la barbe rousse : « Tormund ! » Notre silence l’oblige à préciser : « Le sauvageon, dans Game of Thrones. Il a la même be-bar ! » – retranscription fidèle de la scène, qui n’engage pas la responsabilité littéraire de l’auteur. L’intervention de Marc a le mérite d’attiser ma curiosité : qui est ce William Morris, qui, à défaut de le défendre, orne le mur ? Mes recherches ultérieures m’apportèrent la réponse : peintre, écrivain, conférencier, ornemaniste, architecte, Morris défendait la place du « beau » dans la vie quotidienne ; s’insurgeant contre la laideur de la civilisation industrielle, il fit construire en 1859 une immense demeure – la Red House, symbole de culture et de raffinement. Oscar Wilde s’en inspirera, au moment de décorer sa propre maison de beauté, c’est-à-dire, sa vie elle-même. Un manuscrit, dédicacé « To William Morris, in deepest admiration from the author », témoigne de cette filiation.

Alors que nous avançons vers la prochaine salle, une petite esquisse attire notre attention. On y voit une femme et un homme discuter, dans un salon d’époque. Sous le dessin, sont relatés les propos des deux protagonistes. Il s’agit d’une mère qui s’inquiète, auprès d’un dénommé Maudle, du souhait de son fils d’embrasser une carrière artiste. Elle préfèrerait qu’il « devienne quelqu’un ». Maudle, représenté sous les traits d’Oscar Wilde, lui répond que son fils peut se contenter « d’exister magnifiquement – content to exist beautifully ». La formule nous laisse longuement rêveurs. « Il a raison, il faut vivre pour soi, pas pour les autres », prononce tout à coup Adrien. « Oui, il faut être soi-même », ajoute Marc d’une voix de philosophe.

Petit traité d’OscART Wilde

Les deux salles suivantes s’intéressent aux liens unissant Oscar Wilde à l’art. Malheureusement, ni les peintures exposées, ni les quelques citations égrenées sur les murs ne permettent d’en saisir la substance. Adrien erre d’une œuvre à l’autre sans trop savoir où aller, tandis que je vois Marc appeler sa mère ; Marianne, quant à elle, n’est même plus en vue. Il est temps d’endosser mon costume de professeur et de rassembler mes troupes. Cher homie, si mon article te donne envie de faire cette exposition, je m’en voudrais de ne pas t’avoir donné toutes les clés pour l’apprécier pleinement. Les quelques lignes qui suivent sont écrites dans cette optique. J’espère qu’elles te seront aussi utiles qu’elles le furent à Marianne, Adrien et Marc.

Tout d’abord, il faut savoir qu’Oscar Wilde a été très marqué par la lecture des Essais sur l’histoire de la Renaissance, de Walter Pater. L’auteur y défend l’importance de l’expérience, de la sensation et de la subjectivité : « Il faut que, sans cesse, avec une inlassable curiosité, nous essayions de nouvelles opinions, nous recherchions de nouvelles impressions […] Nous ne devons pas nous laisser dominer par une théorie, ou une idée, ou un système… » Wilde va aborder plusieurs fois ce thème, dans Le Portrait de Dorian Gray, mais également dans ses articles en tant que critique d’art. Par exemple, lorsqu’il commente, en 1877, l’inauguration de la Grosvenor Gallery, se montre-t-il extrêmement sensible au Mouvement esthétique, nouveau courant prônant la célébration de la beauté. Le jeune Wilde apprécie particulièrement les œuvres d’Edward Burne-Jones, imprégnées de sensualité et tournées vers le plaisir du spectateur. Ses goûts se précisent encore un peu plus lors de la troisième exposition de la Grosvenor Galley, en 1879 : désormais, la création doit être libérée de toute visée morale. Ce qui compte, c’est le rêve, le jeu des sensations, le travail de l’imagination, libérée de l’étau conservateur de la société victorienne. Toutes les toiles exposées ici s’inscrivent dans cet esprit. Les couleurs, les formes ou encore les poses languides des personnages, inspirées des tableaux de la Renaissance et des antiques statues grecques, nourrissent le monde intime d’Oscar Wilde, capable, pour « l’amour d’une formule », de « jeter la vraisemblance par la fenêtre. »

Mon conseil, donc, cher Homie, si cet article te donne envie de pénétrer les arcanes d’un esthète ? Déambule dans ces deux pièces rouges avec ton cœur, et non avec ta tête. Laisse-toi bercer par la poésie de leurs œuvres déconcertantes, qui ne disent rien mais parlent à celui qui sait les écouter. Comme Marianne, arrêtée devant Love and the Maiden, de Spencer Stanhope. « Ça ressemble à du Botticelli », prononce-t-elle, le regard pensif. Et que dire de cette Renaissance de Vénus, dont les longs cheveux roux et la nudité gracieuse rappellent sans équivoque celle du maître italien ? Marc, happé par cette force sensuelle, s’approche soudain près du tableau. Je le vois tendre la main et… « Attention ! » Un agent de sécurité, manifestement insensible à cette rencontre esthétique, le rappelle sans ménagement à l’ordre. Je parie qu’Oscar Wilde n’aurait pas apprécié.

Fashion weeks

La salle suivante est consacrée au voyage de l’écrivain aux Etats-Unis, en 1882, dans le cadre d’une tournée de conférences sur l’art. Afin de conquérir un public hétéroclite, Wilde peaufine son apparence d’esthète. Les photos accrochées au mur laissent voir un jeune homme aux longs cheveux, portant des bas de soie, une culotte courte et un manteau de fourrure. L’écrivain ne s’habille pas : il s’orne, se peint, se décore. « Tu crois que la mode reviendra un jour aux bas ? », demande Adrien, qui cherche peut-être lui-même un retour fracassant à New-York. A cet instant, un adolescent, portant une sorte de legging et un t-shirt très long, passe près de nous. Nous avons notre réponse.

Fasciné par les auteurs français – Flaubert, Balzac, Stendhal – et leurs héros – Madame Bovary, Lucien de Rubempré, Julien Sorel –, Oscar Wide se rend ensuite à Paris. Il y rencontre notamment le peintre Toulouse-Lautrec, qui le représente dans son Panneau pour la baraque de la Goulue. Je trouve Marianne assise devant la toile, le menton reposant dans la paume de sa main et un fin sourire aux lèvres. « J’adore cette peinture. Ça bouge, ça virevolte… et pourtant, ce sont juste des esquisses ! » Introduit par le poète Robert Sherard, Wilde conquiert, par son charisme et sa rhétorique, les salons parisiens. « S’il avait vécu à notre époque, je l’aurais invité à mes soirées », déclare Marc. L’écrivain est adoubé.

Au cours de son séjour parisien, Oscar Wilde découvre surtout le livre A rebours, de Joris-Karl Huysmans, qui lui inspirera l’écriture du Portrait de Dorian Gray. Les goûts et dégoûts du héros, son rejet de la modernité, ses manières capricieuses, la vacuité même de l’histoire – il ne s’y passe quasiment rien –, font échos à ses propres intuitions. Il y trouve un cap, un horizon, la mise en mots de ses fièvres ; des mots qu’il traduira dans sa propre langue, sulfureuse et indémodable.

« La faute suprême, c’est d’être superficiel. »

Célèbre pour son unique roman, Oscar Wilde est également l’auteur de plusieurs comédies, qui lui apportent la gloire entre 1891 et 1895. La suite de l’exposition est consacrée à ces succès littéraires, à travers des manuscrits d’époque, des affiches de théâtre, ou encore des vidéos. C’est d’ailleurs vers l’une d’elle que nous nous dirigeons avec Marc. Il s’agit de plusieurs extraits de films, mettant en scène la découverte, par Dorian Gray, de son portrait diabolique – Pour rappel, le vœu de Dorian Gray est de rester éternellement jeune. Son portrait, réalisé par le peintre Basil, absorbera à sa place les marques du temps et des vices – A la fin de la vidéo, Marc se tourne vers moi, et me demande d’un air soucieux : « Si vraiment il a voulu débarrasser l’art de toute morale, pourquoi est-ce qu’il fait mourir son héros le plus amoral ? C’est contradictoire ! » Je reste un instant sans réponse. Marc a raison : si Dorian Gray incarne tout ce que la société victorienne repousse, et que Wilde cherche justement à provoquer cette société… pourquoi faire disparaître son personnage ? Ce serait comme s’avouer vaincu !

Peut-être, finalement, que cela importe peu. Car, comme le déclare Oscar Wilde lui-même : « Lorsque j’écris une pièce de théâtre ou un livre, je ne me soucie que de littérature, c’est-à-dire d’art. Je ne vise à faire ni le bien ni le mal, mais je m’efforce de créer une œuvre qui ait une certaine qualité, ou une certaine forme de beauté ou d’esprit. » Dorian Gray meurt car tel était son destin, la conséquence inévitable de son pacte faustien. Il croyait se délivrer du tableau en le détruisant, mais n’avait pas compris que ce tableau, ayant aspiré ses vices, avait également aspiré son âme. Or, « La faute suprême, selon Oscar Wilde, c’est d’être superficiel. Tout ce dont on prend conscience est juste.» Le suicide de Dorian Gray comme appel à l’honnêteté, donc ? A l’amour de soir ? Je te vois déjà, homie pointilleux, hausser le sourcil. Avoue que cette explication – car qui sait ce que l’auteur avait vraiment dans le cœur ? – possède quelque charme ; car s’il y a bien un homme qui a vécu en accord avec sa nature, c’est Oscar Wilde ! Jusqu’à la prison, même, pour avoir aimé sans retenue le jeune Alfred Douglas !

Encore une fois, peu importe, au fond, la morale derrière Le Portrait de Dorian Gray. Lorsque je vois Adrien sourire aux citations courant les murs, Marianne dévorer les photos d’époque, Marc s’étonner qu’un homme au faîte de sa gloire invitât dans sa demeure les pires voyous de Londres – car « le danger formait la moitié du plaisir » –, lorsque j’observe l’engouement de la jeunesse pour cette exposition, je me dis que ce qui compte est autre part. Dans la porcelaine bleue de sa chambre d’étudiant, peut-être. Ou bien dans les volutes mystérieuses de la « danse des sept voiles », composée pour l’actrice Sarah Bernhardt dans sa pièce Salomé. Ou bien encore dans les rues ensoleillées de Naples, où il s’échappa, malgré les menaces de ruine, avec Alfred Douglas.

Ce qui compte ne se lit pas, mais s’imagine : une vie libre, menée à l’extrême, guidée par le sentiment que « vivre et la chose la plus rare au monde » et que « la plupart des gens se contentent d’exister ». Pour Marc, Oscar Wilde est le « premier rockeur ». Pour Marianne, il est une personnalité clivante, animée d’une fureur de vivre. Pour Adrien, un influenceur hors du temps. Pour moi, il est un créateur ; celui d’une fresque à la (dé)mesure de son génie, qui, un siècle plus tard, s’expose aussi bien dans les étagères d’une bibliothèque que sur les murs d’un musée.

Oscar Wilde
L’impertinent absolu
Du 28 septembre 2016 au 15 janvier 2017
Petit Palais
Avenue Winston Churchill, 75008 Paris