Exposition Chtchoukine : imprononçable, interminable, inoubliable

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« Tchoutchine », « Koutchine », « Chouchine », « Chtounkine », « Chout… » Marc, qui tente de prononcer le nom du collectionneur depuis que nous sommes sortis du métro, se tait brusquement : au pied de la Fondation Louis Vuitton, dont les volutes multicolores se déploient dans un ciel d’acier, claquent, tournoient, voltigent, s’impatientent les manteaux de centaines de visiteurs, massés en deux files interminables. Je dégaine mes billets « premium » et m’avance vers une jeune fille, visiblement en charge de l’organisation. Son regard se voile d’une hésitation suspecte. « C’est cette file-là », finit-il par dire en levant la main vers le flot de visiteurs. Je reste bête. « Tout au bout, là-bas ? » « Oui, oui. »

Groggy, je chancelle vers une sorte de banc et m’y laisse tomber. « T’es sûr qu’ils sont premium tes billets ? », demande Adrien, épongeant sa moquerie sur ma nuque inclinée. Marianne s’assoit à côté de moi et soupire lourdement. « Il y en a au moins pour deux heures de queue… » Ça fait du bien de se sentir soutenu. Je lève mes yeux vers Marc, attendant le coup de grâce, mais son regard est rempli d’une étrange compassion. « Bougez pas, je vais nous faire entrer », annonce-t-il en se dirigeant vers une autre porte. Est-ce une ruse pour mieux m’abattre ? Soudain, je le vois faire des signes de loin. C’est forcément une ruse ! Mais mon cœur, saoulé de coups, a besoin de savoir. D’un mouvement vif, nerveux, je bondis vers l’homme qui fait face à Marc et lui présente mon billet. « Allez-y », prononce-t-il en m’attrapant le poignet et le levant vers le ciel – ou bien est-ce mon bras qui se dresse tout seul ? Quelques minutes plus tard, et après un petit uppercut verbal à la jeune fille qui nous a induits en erreur, nous entrons enfin dans la Fondation.

Kryptonite synoptique

Mes billets nous ont donc épargné deux heures de queue. Je me sens léger, triomphant, invincible. « Normalement, nous avons droit aux audioguides. » Je crois avoir entendu ça quelque part. Mais peut-être aussi n’ai-je rien entendu du tout, et suis-je simplement porté par le vent de mon insolente confiance. Je m’avance vers l’accueil, où l’on me répond qu’il n’y a pas d’audioguide, mais une application gratuite dédiée à l’exposition. Adrien, tombé sous le charme d’une hôtesse, s’empresse de la télécharger. Puis nous rejoignons Marc et Marianne, qui attendent dans la queue menant à l’exposition. Oui, oui, cher homie, tu as bien lu : dans la queue menant à l’exposition ! Comme si les deux heures d’attente dans l’humidité automnale – desquelles je nous ai sauvées – n’étaient pas suffisantes ! « On se croirait dans un parc d’attraction », marmonne Adrien, qui ne quitte pas l’hôtesse des yeux. « Heureusement que j’ai nos FastPass », fanfaronné-je en brandissant mes billets.

Après une courte attente, nous descendons vers la première salle. Les mots d’un critique d’époque brillent sur un mur : « La galerie de peinture de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine à Moscou fait partie des collections d’art russes les plus remarquables […] Elle est appelée à devenir le conducteur le plus puissant en Russie des tendances artistiques occidentales, exprimées magistralement dans les œuvres de Claude Monet, Degas, Cézanne et Renoir. » Tous ces noms font bouillir mon cœur d’impatience. Adrien, je que surprends en train de pianoter sur Happen, se charge de le refroidir. Alors que je m’apprête à détruire l’objet maléfique, un hurlement me glace le sang : Marc est en train de se noyer ! Arrachant ma chemise imaginaire, je me jette dans le texte qui aspire mon ami : « La série d’autoportraits […] constitue une présentation synoptique des grands mouvements artistiques du début du XXème siècle. Sujets et moyens de la peinture y fusionnent pour former le creuset identitaire de l’œuvre en devenir […] » Je sens mon cerveau devenir tout mou, ankylosé, incapable de raisonner… ces lignes sont imprégnées de kryptonite ! « Sorry mate », expirent mes poumons privés d’air, tout en fuyant ce charabia extraterrestre.

L’OM derrière la collection

La première salle est une série de portraits, qui bâillonnent mon imagination survoltée. Seule une représentation de Sergueï Chtchoukine, réalisée par Xan Krohn, attire mon attention. « On dirait Guy Bedos qui fait Movember » Marc, qui n’a lui-même pas assez de pilosité pour se prêter au jeu, hausse les épaules. « Il a des tout petits pieds », complète Marianne en lorgnant son propre 41. Nous déambulons entre les toiles, et nous arrêtons un peu plus loin, devant Le portrait d’un homme inconnu au journal, peint par André Derain. « Tu crois qu’il y a les résultats du PSG ? », demande Marc en penchant la tête. Je ne comprends pas, jusqu’à ce que mes yeux rencontrent le titre du journal : L’EQUIPE ! Enfin, pas tout à fait, mais en regardant rapidement… et de loin… Une mousson de blagues sur l’OM s’abat sur mon cerveau. Je cherche Adrien, fan inconditionnel de Jeremy Morel, et l’aperçoit à l’autre bout de la salle, l’oreille collée à son téléphone. Trop c’est trop. Perdant patience, j’enfile de nouveau mon costume de Superbrain, et fonds sur lui tel un faucon sur sa proie. « Donne-moi ça ! », ordonné-je, lui arrachant le portable des mains. Stupeur ! Il n’est pas en ligne avec Aphrodite, mais avec Apollon, le dieu protecteur des arts ! Je cherche Happen, Meetic, Tinder, Adopte un mec et Attractive World, les traditionnels destriers de son pouce cavaleur, mais seule hennit, sur les plaines désertes de son écran, l’application dédiée à l’exposition. Sans un mot, l’œil triomphant, il me reprend le téléphone des mains et rejoint nos compagnons, en route vers la deuxième salle.

À notre surprise, cette dernière est plongée dans l’obscurité. Sur les murs, cinq écrans diffusent des vidéos qui se répondent. Ici, un acteur jouant Chtchoukine. Là, des danseurs sténographiant un tableau de Matisse. Ça bouge, c’est vivant. Nous en apprenons un peu plus sur le collectionneur. Contrairement à beaucoup de ses homologues, Chtouchoukine achète moins des œuvres pour sa contemplation personnelle que pour se constituer une véritable « collection de musée », accessible au public. Son appartement est constellé de toiles de Monet, Gauguin, Cézanne, Picasso, et surtout Matisse, son maitre à collectionner, qui lui apprend à respecter l’artiste et à regarder une toile. On y découvre le climat conservateur de l’époque, et les réactions affolées des critiques découvrant ses dernières acquisitions : « Mais voilà, S. I. Chtchoukine ne s’est pas arrêté à ces artistes, il est parti plus loin encore. À présent, l’escalier de son hôtel et l’une de ses salles sont couverts de Matisse et la dernière pièce des appartements de réception est métamorphosée en une sorte de chapelle consacrée à Picasso et aux cubistes. «  Non, ça, c’est trop ! affirment ceux qui avaient fini par croire en ce qui précédait  » », écrit ainsi Alexandre Benois. Les Alexandre ont véritablement un sens inné de la description…

Poney run run

La prochaine salle se veut une reconstitution de la chapelle du palais Troubetskoï, ayant accueilli la première collection réunie par Chtchoukine entre 1898 et 1905. Ces œuvres sont essentiellement d’inspiration romantique, symbolique et impressionniste. Le collectionneur les choisit en fonction de leurs qualités décoratives et émotives. « Il préfère prendre tout ce qui d’emblée l’interpelle et qui renferme la seule question qui vaut dans la durée : la relation qui s’établira entre le collectionneur et le tableau qu’il vient d’acquérir : vais-je y croire ? Vais-je l’aimer ? », écrit Alexandre Benois. En ce qui me concerne, aucune toile ne m’interpelle dans cette salle, si ce n’est celle du Château enchanté, de Paterson, que Marc fait sonner en avançant sa main. « C’était pour montrer à Adrien comment ça marche. » Le regard noir d’un agent de sécurité nous pousse à fuir dans la pièce suivante.

Cher homie, je ne t’ai parlé jusqu’à présent que de queues interminables, de textes inexplicables et d’œuvres impénétrables. Oublie tout ! Ces désagréments n’ont pas la moindre importance, à côté des merveilles exposées dans cette salle. Comme la Place du théâtre français, de Pissaro, et ses arbres couleur émeraude. « Peindre les arbres, c’est l’enfer », commente Adrien, avec l’œil du connaisseur. Ou bien Le déjeuner sur l’herbe, de Claude Monet, réalisé en hommage au Bain de Manet, moqué lors du Salon des refusés en 1863. Ou bien La prairie à Giverny, dont Marianne aime les couleurs pastelles. « Ce sont celles de Mon Petit Poney ! On dirait qu’un petit poney magique va gambader dans la prairie ! » Monet, ce visionnaire ! Mais je n’ai pas le loisir d’approfondir son analyse : un autre tableau vient de me retirer du monde. Je ne suis plus dans la Fondation Vuitton, je suis devant le Parlement de Londres, à regarder les mouettes voler. Le ciel et l’air sont fondus dans une même brume rose, et, derrière cette brume, tremble l’ombre indigo de l’édifice. « Il l’a trop passé à la machine à laver ! s’exclame soudain Marc. C’est parce qu’il voulait pas en acheter un nouveau ? C’est chaud d’être radin quand on s’appelle Monet. » Londres et son Parlement me paraissent d’un coup bien loin…

Coquin Gauguin

Dans la salle suivante, nous changeons d’univers ; après les impressionnistes, place aux constructions de Paul Cézanne, aux Fauves et aux Cubistes. Marianne s’est arrêtée devant Le Jardin du Luxembourg, de Matisse. « On dirait un paysage d’Alice au Pays des Merveilles. » En effet, et d’ailleurs nous sommes en r’tard ! En r’tard, en r’tard, en r’tard ! Pour ne pas revivre la course-poursuite du Second Empire, j’invite mes troupes à accélérer. Prochain arrêt, deux toiles de Braque et Picasso, étrangement similaires : Le Château de la Roche-Guyon et L’usine à Horta de Ebro. « Qui a copié sur qui ? », demande Marc. Difficile à dire, toutes les deux étant datées de 1909… En tout cas, il est bien connu que la préférence de Chtchoukine allait à Picasso, rencontré grâce Matisse lors d’une visite au Bateau-Lavoir en 1908. Il lui acheta La Femme à l’éventail, qui la fascinait autant qu’elle le dégoutait. Entre 1912 et 1914, il acquit pas moins de 40 tableaux du maître ! « Brak, ça veut dire maladroit en Guadeloupe. Ça lui va bien, c’est tout tordu ce qu’il peint », commente Marc, capable de jongler entre les cultures. J’aimerais également avoir l’avis éclairé d’Adrien, mais il déambule loin de nous, l’oreille toujours greffée à son smartphone. Il est comme un enfant ayant trouvé un nouveau jouet. Nous nous retrouvons finalement devant un tableau de Cézanne, L’Aqueduc, qui rappelle à Adrien sa Provence natale ; Cézanne qui marquera un tournant pour Chtchoukine, une sorte de transition vers la nouvelle génération que constituent par exemple Picasso et Derain.

La suite de l’exposition (déjà 1h30 que nous y sommes…) se passe à l’étage. Je dois t’avouer, chez homie, que notre concentration diminue dangereusement, et que l’idée que nous n’en sommes qu’à la moitié m’inquiète quelque peu. Heureusement, nous pénétrons un univers éclaboussé de couleurs et de formes, plus propice à l’émerveillement qu’à l’endormissement : celui de Paul Gauguin et des îles polynésiennes. Chtchoukine acquerra jusqu’à 17 toiles de Gauguin, qu’il cachera d’abord à ses invités, du fait de la présence de corps nus, avant de les présenter sur un mur de sa salle à manger. « Ils sont tous en string ! Pour l’époque, c’est un peu comme si je mangeais en regardant Youporn quoi », analyse Marc, qui possède cette faculté unique de bâtir des ponts entre les époques. Soudain, un petit cri féminin retentit (comme à propos) dans le silence de la salle. « C’est mon Smooth, c’est mon Smooth ! », répète Marianne en montrant du doigt un cheval noir, dans le tableau Le Gué. « C’est un étalon ton cheval ? », demande Marc, l’œil rempli de malice. Je me charge de le calmer, et nous continuons notre chemin.

Il était une fois, dans une galaxie lointaine…

Nos jambes sont lourdes et nos esprits embrumés. Trop de Monet, trop de Cézanne, trop de Van Gogh… nous sommes écrasés par la profusion géniale de l’exposition. La sortie de la salle Gauguin sonne comme un retour de vacances ; nous avons mal à la tête. Des deux pièces suivantes, seule une toile de Matisse attire notre attention : L’atelier du peintre, dont Marianne aime « la mise en abîme ». « Mon frère est né aux Abymes, en Guadeloupe », complète Marc, qui cherche secrètement des hommes en string. Quant à Adrien, je ne sais même plus où il est. C’est la dernière fois que je le laisse suivre correctement une exposition… la dernière !

Tiens, le revoilà ! Il est dans la salle suivante, à s’extasier devant les natures mortes de Cézanne. « J’adore ce peintre ! » Nous le laissons se faire plaisir quelques instants – Apollon nous l’a vraiment transformé – puis nous prenons l’ascenseur pour terminer l’exposition. Il reste quelques salles, remplies de Picasso. J’aimerais pouvoir les savourer, mais, tel un dessert après un repas gargantuesque, leur simple vue me donne la nausée. Malgré tout, il convient de faire honneur à notre hôte, et nous nous arrêtons quelques instants devant La Dryade, de Picasso. « Voici la femme nue au paysage, tordue dans une pose monstrueuse et érotique, les jambes semblables à des pattes d’amphibien, massive, pesante, se disloquant… », écrit le critique Boulgakov en découvrant la toile chez Chtchoukine. Oui, il y a quelque chose d’étrange, chez cette dryade, une sorte de lourdeur très légère, de difformité élégante, qui ne peut laisser indifférent. « Elle serait bien avec les petits mecs de Gauguin », dit Marc en exécutant un pas de zouk. Marianne, couturière aguerrie, aime l’étude du mouvement, des lignes structurant la silhouette.

Nous parcourons rapidement les dernières salles, aux titres cosmiques : « Icônes – Confrontation II », « Les quatre dimensions – Confrontation III », « Les prototypes de la nouvelle peinture – Confrontation IV »… sommes-nous dans un reboot de Star Wars ? Nous sommes abrutis, comme si nous avions enchainé les 7 films sans sortir de la salle. « Ça ne me touche pas », lance Marianne en enclenchant son mode « vitesse lumière ». « Arrête de vouloir te faire toucher », réplique Marc, tombé sous l’emprise obscure de son sabre-laser. Suite au prochain épisode…

Exposition « Icônes de l’art Moderne. La Collection Chtchoukine »
Fondation Louis Vuitton, Paris
22 octobre 2016 – 5 mars 2017