Disparition sur les quais – Episode 1/5

disparition sur les quais les copains by homie

Juin 2043

Matthieu descend péniblement l’escalier. Il fait chaud. Son t-shirt colle à sa peau mouillée, les murs suintent, le ciel est lourd. « Enculé de Trump », marmonne-t-il, fermant la fenêtre et démarrant la climatisation. Il déteste cet engin qui fait du bruit, mais le capteur vient d’afficher 39 degrés. À 40, une alarme se met à sonner – trop de morts durant la canicule de 2038, le gouvernement a dû prendre des décisions radicales.

Il traverse le couloir, ouvre la porte du salon. Son fils est allongé dans le canapé, une paire d’iGlass sur le nez et un sourire aux lèvres.

— Tu m’as l’air bien joyeux, dit-il.

— Je revois ma soirée d’hier, répond Lucas.

Matthieu est seul avec son fils. Evènement rare, qui l’encourage à poursuivre la discussion :

— C’était où ?

Lucas esquisse un rictus moqueur.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? De toute façon, tu connais pas.

— Dis toujours.

— Au Rosa Bonheur, sur les quais. Voilà, tu es content ?

— Ils ont toujours leur bouée flamant rose ? demande Matthieu après un silence.

Piqué de curiosité, Lucas retire ses lunettes.

— Attends, tu connais le Rosa ?

— Mon fils, j’ai fait l’ouverture en 2013. Puis, un sourire distrait aux lèvres : Si tu savais tout ce qui nous y est arrivé, avec ton parrain…

— Ah bon ?… Avec Lorenzo ?

— Oh oui ! Je me suis souviens d’une nuit, en particulier…

Les mots galopent aux oreilles de Lucas, qui se dresse sur le canapé.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé cette nuit-là ?

— Tu sais, je ne voudrais pas t’embêter avec mes histoires de vieux…

— Tu ne m’embêtes absolument pas, répond Lucas du tac-au-tac.

— Tu es sûr ?… Bon, très bien. Mais avant, tu dois me promettre que tout ce que je vais te raconter restera entre nous.

— Je te le promets !

Se délectant de la curiosité manifestée par son fils, Matthieu s’assied lentement près de lui, sur ce vieux canapé ridé, avachi sous les souvenirs. La climatisation fait danser les rideaux, des ombres bleutées jouent sur les murs…

« C’était au printemps 2018, au tout début de la saison.

Le temps était sublime. Un temps d’été avant l’heure, chaud et parfumé. À l’époque, dès que les beaux jours revenaient, nous filions là-bas. C’était comme un nom de code. Une formule magique, vers un monde joyeux, insouciant : « Quais ce soir ? » Et puis, on ne connaissait pas encore Homie, donc on sortait un peu toujours aux mêmes endroits. Après le taf, on passait acheter de quoi boire et grignoter, puis on se rejoignait en bord de Seine, sous le Pont Alexandre III. On aimait le soleil, la foule, le rosé bu au goulot. Les costumes se mélangeaient aux shorts, les tongs aux talons. Sur les quais, il n’y avait ni videur, ni sélection à l’entrée. Le seul critère, c’était l’envie de s’amuser et de prendre du bon temps.

En sortant du métro, j’ai tout de suite senti que cette soirée allait être spéciale. C’était la première de l’année, après un hiver particulièrement rude. On avait tous hâte d’y être, hâte de plonger à nouveau dans ces nuits tièdes, bordées de péniches et de guinguettes. J’étais accompagné de Léa, qui était ma colloc à l’époque. On avait déjà habité ensemble en troisième année d’école, et comme ça s’était bien passé, on avait décidé de renouveler l’expérience sur Paris. Léa était très facile à vivre, sans prise de tête. Enfin, je ne vais pas te faire son portrait, tu la connais !

Les pelouses d’Invalides étaient pleines de monde. On sentait dans l’air une sorte d’urgence à vivre, à profiter de ce beau temps inespéré. Les jupes, les rires, le tintement des bouteilles sous le ciel clair… j’avais l’impression de revoir un ami parti en tour du monde. Ces retrouvailles nous rendaient euphoriques.

Sur le chemin, on croise Lorenzo, qui lorgne un groupe de filles assises sur une nappe blanche.

— Faut vraiment que tu te cases, soupire Léa, l’attrapant par le bras et le tirant avec nous.

Tu ne me croiras peut-être pas, mais à l’époque ton parrain était un sacré dragueur. On ne pouvait jamais sortir quelque part, sans tomber sur une de ses conquêtes. Un sourire, quelques mots bien choisis, et c’était dans la poche. Il avait ça dans le sang.

Accompagné de Lorenzo, nous rejoignons William et FX sur les quais. On dirait qu’ils n’ont pas bougé depuis l’année dernière : col ouvert, binouze dans la main, l’œil vif… le tableau est fidèle à ma mémoire. Sans eux, sans leurs costumes de jeunes cadres, leurs accolades, leurs éclats de rires, les quais n’auraient pas la même saveur. Ce serait un lieu impersonnel, détaché de ma propre vie.

— Salut les cocos ! nous lance FX, sortant deux bières de leur pack.

— Alors, c’est le grand soir ? demande Léa.

Nous étions tous au courant que FX avait rendez-vous avec une fille devant le Rosa, à vingt heures précises. Contrairement à Lorenzo, pour qui séduire était un geste naturel, une sorte d’extension de ses fonctions vitales, la drague était pour FX une entreprise… complexe. Un cocktail de bizarreries souterraines, de grandes annonces sans lendemain, mais également de quelques belles victoires arrachées au forceps. Tu connais la tendance de FX à l’exagération. Imagine-le 25 ans plus tôt, les veines saturées d’hormones. Pour lui, le chemin avait plus d’importance que la destination. Il aimait la conquête, le jeu, le déploiement sans fin de ruses et de stratagèmes. Et il aimait que le monde ait vent de ses exploits.

— Tu l’as rencontrée où déjà ? je lui demande.

— Elle est stagiaire dans ma boite.

— Ah les stagiaires…, murmure William.

Tu n’as pas beaucoup connu William, mais dans notre groupe, on le surnommait le « Aristote des Antilles ». Fruit de son expérience imaginaire (William était casé depuis 8 ans avec la même fille), notre philosophe avait élaboré tout un système de pensée sur la drague ; un corpus d’idées, de méthodes et de théories plus ou moins fumeuses, dans lequel il piochait pour éclairer certaines situations, ou penser à notre place. Il prenait cet air un peu lointain, genre : « Quand j’étais célib… »  Il y en avait toujours un pour lui rappeler que quand « il était célib », il n’avait pas encore de poils sous les bras. Mais William ne s’abaissait jamais à répondre – l’important était de garder sa toge immaculée.

À 19h55, nous nous mettons en marche pour le Rosa. FX est nerveux. « Déconnez pas les mecs, je crois que c’est la bonne. » J’ai déjà dû entendre cette phrase des centaines de fois, mais ce soir elle prend une résonnance singulière : en photo, Inès a l’air sublime. Tellement sublime, que je me demande si ce n’est pas une blague, un nouveau tour de FX pour se moquer de nous. « Je suis sûr qu’il nous fait marcher », me glisse Lorenzo à l’oreille, comme s’il lisait dans mes pensées.

Nous nous insérons dans la queue du Rosa. J’adorais cette péniche. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais en mon temps c’était un endroit vraiment cool, très différent de l’image guindée de certains clubs. Il y avait une ambiance spéciale, à l’image des quais : hétéroclite, bon-enfant, conviviale. Je crois que je n’ai jamais fait autant de rencontres que là-bas. Autant te dire que Lorenzo rentrait rarement seul…

Dans la queue, nous discutons du taf, des concerts que nous prévoyons de faire, du mariage de Paul et de Margaux, mais aucun de nous n’est vraiment attentif. Chacun guette l’arrivée potentielle d’Inès. Jusqu’au bout, nous avons douté de son existence. Trop belle. Trop louche. À tout moment, je m’attendais à voir débarquer quelqu’un d’autre, ou FX se tordre de rire en avouant son piège. Quand soudain…

— J’y crois pas, prononce Lorenzo, ahuri.

— Ferme la bouche, tu vas avaler une mouche, se moque Léa. Puis, regardant autour d’elle : Où est FX ?

— Il était là il y a trente secondes !

Nous remontons la queue des yeux, examinons la terrasse du Rosa, William et Lorenzo se penchent même au-dessus de la Seine, mais il faut nous rendre à l’évidence : FX s’est évaporé, nous laissant seuls avec sa date

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