Disparition sur les quais – Episode 3/5

disparition sur les quais les copains by homie

2043, Matthieu raconte à son fils Lucas les tribulations de sa bande d’amis, 25 ans plus tôt.

Résumé des épisodes précédents : Matthieu et sa colloque Léa rejoignent William, FX et Lorenzo sur les quais d’Invalides. FX a rendez-vous avec une fille magnifique, mais se volatilise avant que celle-ci, accompagnée d’une amie, n’arrive. En dépit de leur « bro code », Lorenzo ne résiste pas au charme d’Inès et, profitant de l’absence de FX, l’aborde avec son charme italien. Pour calmer ses ardeurs, Matthieu propose de remonter les quais à la recherche de FX.

Nous quittons donc les abords du Rosa, et nous mettons en marche en direction du Pont Alexandre III. En dépit de la situation complexe, et du caractère incertain de notre soirée, ce n’est pas sans plaisir que je déambule sur les quais baignés de lumière. J’ai l’impression que tout Paris s’est donné rendez-vous ici. Les pavés ont beau être couverts de pantalons, de jupes, de nappes de pique-nique, de gobelets en plastique et de bouteilles de vins, les gens continuent à affluer, attirés par le soleil couchant comme des insectes par un pot de miel. J’imagine un Marseillais au milieu de cette foule, lui, l’habitué de la vie en plein air. Il se moquerait certainement de ces cohortes de costumes sombres, agglutinés dans un espace aussi réduit ; et certainement qu’avec un peu de recul, l’esprit reposé des fatigues du quotidien (après un séjour à la campagne, par exemple), nous-mêmes trouverions insupportable cette promiscuité, ce délire civilisationnel d’une ville en manque de soleil et en manque de place.

À cette époque, cependant, je n’avais pas l’esprit reposé. J’entrais dans la deuxième année de mon CDI, et la charge de travail n’avait jamais été aussi dense. Mon cerveau était pris dans la nasse des chiffres, des trajets en métro et des soirées entre potes, soumis au même rythme que moi. La folie des quais était la continuité de la folie qui s’imposait à nous depuis huit heures du matin. Le bruit, l’amas des corps, les rencontres, les regards, la vitesse, les portes qui bipent, les réunions, les « dej-desk »… nous étions nourris de cette adrénaline citadine.

Pour une fois, notre groupe était équilibré : trois garçons, trois filles. Le fait qu’il fût historiquement à dominance masculine ne m’avait jamais dérangé. Au contraire, même, j’appréciais notre liberté de parole, nos blagues crues, notre solidarité. Ce « cocon de couilles » était ma seconde famille, sur laquelle veillait Léa, notre grande sœur bienveillante – sorte de Wendy, entourée de ses enfants perdus.

Sur le moment, cependant, je savourais la présence d’Inès et de Camille à nos côtés. Les regards se tournaient vers nous, jaloux, intrigués, curieux. J’y lisais des sentiments qu’il m’était arrivé d’éprouver quand, au cœur d’une soirée arrosée, je me retrouvais seul avec FX ou William, avachis dans une banquette à imprimé léopard, et que nous regardions défiler de hauts talons indifférents, escortés de mocassins conscients de leur pouvoir sur nous. J’éprouvais un sentiment de revanche. Je ne portais pas de mocassins, mais j’étais à mon tour accompagné de talons ravissants, et j’avais à mon tour les regards fixés sur moi, pleins de cette pensée que j’effleurais par le souvenir : « Si je pouvais moi aussi connaître cette fille, marcher à côté d’elle… » Plus que jamais, j’avais la sensation que les quais m’appartenaient ; que j’étais un roi, paradant au milieu de ses sujets.

La réalité m’attrapa le collet comme une main froide : je ne connaissais pas plus Inès que ces envieux qui nous regardaient passer. Pire, si elle était pour eux une vision lointaine et fugace, un éclair dans leur nuit de printemps, elle représentait pour moi un danger immédiat, une menace physique pour la stabilité et l’harmonie de notre groupe. Mes yeux voltigeaient entre Lorenzo et Inès, qui, marchant devant moi, semblaient tout droit sortis d’un magazine – elle tout en cheveux dénoués, en fesses splendides et en rires légers, lui dans son chino beige remonté aux chevilles, sa veste négligemment jetée sur l’épaule.

Je n’ai pas le choix, je dois déchirer cette photo compromettante. D’un léger coup d’épaule, je me faufile entre eux.

— FX nous a dit que vous étiez dans la même entreprise ? je demande.

Lorenzo me jette un regard assassin, que je prends soin d’ignorer.

— Tout à fait, répond Inès. En fait, je suis stagiaire dans le service en face du sien.

— Comment avez-vous fait connaissance ?

Elle émet un petit rire ravissant.

— À la photocopieuse ! Je devais imprimer des documents pour ma boss, et la machine était en panne. Il a passé une bonne trentaine de minutes à essayer de la réparer.

— Et alors, il a réussi ?

— Non, mais il m’a aidée à en trouver une autre !

— Toujours prêt à aider son prochain ce FX ! s’exclame William, avec une ironie que nous sommes les seuls à percevoir.

— Oui, j’ai l’impression que c’est quelqu’un de très généreux. La semaine suivant mon arrivée, il a invité tous les nouveaux stagiaires au restaurant, pour nous souhaiter la bienvenue !

L’hypothèse du stratagème s’éloigne de mon esprit : Inès n’a clairement rien d’une actrice embauchée pour nous mettre à l’épreuve. En revanche, je crains que sa vision de FX ne soit quelque peu faussée. Tu connais François-Xavier, on ne peut pas vraiment dire qu’il ait le cœur sur la main…

— Tu as de la chance, soupire Camille après un silence, moi je suis récemment tombée sur un gros connard. Un mec qui m’a fait voir monts et merveilles, et qui s’est barré à la seconde où il a eu ce qu’il voulait.

— Tu as essayé de le recontacter ? demande Léa, que le côtoiement de sauvageons rendait paradoxalement ultra féministe sur certains sujets.

— Bien sûr, mais il me filtre ! J’aurais dû me méfier, je n’ai jamais eu de chance avec les Kevin…

Nous arrivons près du Pont Alexandre III, et il n’y a toujours aucune trace de FX. L’inquiétude commence à m’envahir. Si Inès et Camille ne font pas partie d’un plan visant à tester la solidité du bro code, il n’avait aucun intérêt à disparaître et à nous laisser seuls avec elles. Cette inquiétude transforme le paysage : les miroitements de la Seine prennent des reflets pourpres, les bouteilles des éclats tranchants. Je ne vois plus, dans cette foule de visages, un entassement joyeux et bon-enfant, mais la manigance, le doute, et, partout, mon propre sentiment de solitude. « Où es-tu mon pote… », m’entends-je murmurer, grimpant fébrilement quelques marches, pour prendre de la hauteur.

Tout à coup, alors que je m’apprête à redescendre, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je te laisse deviner le nom s’affichant sur l’écran…

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