Disparition sur les quais – Episode 4/5

disparition sur les quais les copains by homie

2043, Matthieu raconte à son fils Lucas les tribulations de sa bande d’amis, 25 ans plus tôt.

Résumé des épisodes précédents : Matthieu et sa colloque Léa rejoignent William, FX et Lorenzo sur les quais d’Invalides. FX a rendez-vous avec une fille magnifique, mais se volatilise avant que celle-ci, accompagnée d’une amie, n’arrive. En dépit de leur « bro code », Lorenzo ne résiste pas au charme d’Inès et, profitant de l’absence de FX, l’aborde avec son charme italien. Pour calmer ses ardeurs, Matthieu propose de remonter les quais à la recherche de FX. Soudain, il reçoit un appel…

Tu l’auras deviné : le nom qui s’affiche sur l’écran est celui de FX. Là où je suis, je ne peux être entendu par le reste du groupe. Je m’empresse de décrocher.
— FX, t’es où bon sang ? Ça fait quinze minutes qu’on te cherche partout, on commençait à s’inquiéter !
Silence. J’entends sa respiration embarrassée au bout du fil.
— Je suis désolé, je… j’ai eu une envie pressante, et puis…
— Attends, t’es depuis tout ce temps aux chiottes ?
— Non, je… j’avais quelque chose à faire… c’est compliqué, Mat…
Je connais cette voix, ce timbre hésitant et fluet, qui me met les nerfs à vif. La première fois que je l’ai entendue, nous étions tous les deux au BK, rue de la Boétie, après nous être fait refouler des Planches. « On entre à tous les coups là-bas. Même deux mecs. Tu vas voir, laisse-moi faire. » Léa était chez sa famille en province, William était allé voir sa copine à Barcelone, et Lorenzo était cloué au lit par la grippe. C’était l’hiver. Un vrai hiver parisien, bien froid, bien humide. Quand mon téléphone sonna, j’étais allongé devant Koh Lanta, un plaid remonté jusqu’au menton et ma soupe Picard tout juste sortie du micro-ondes. Et oui, Koh Lanta existait déjà ! À l’époque, c’était Denis Brogniart qui l’animait, je crois… ou bien… comment s’appelait-il déjà… Bref, peu importe, j’étais par l’esprit au bord d’une plage paradisiaque, à courir des cent mètres, manger des araignées et porter des gens, pendant que la pluie glaciale carillonnait sur les carreaux de ma fenêtre.

FX m’a supplié trois fois de sortir avec lui, j’ai refusé trois fois. La quatrième, il m’a rappelé une aventure qui nous était arrivée, durant laquelle il m’avait sorti d’un mauvais pas. « Il est temps de payer ta dette », a-t-il conclu, ne me laissant d’autre choix que de quitter mon plaid, d’abandonner la tribu rouge sur le chemin du conseil, et de ranger ma soupe carottes/potirons au frigo. Il était 23h, l’hiver sifflait sous ma porte. « Il fait chier quand même… » Je l’ai rejoint au métro après une marche interminable dans le blizzard, entre les lampadaires qui m’envoyaient leur lumière jaune dans les yeux, et les rafales de pluie horizontales qui me fouettaient le visage. Il avait sa mine des mauvais jours. « On peut se poser chez moi, si tu préfères. » « Non, j’ai besoin de me défouler. » On a pris la ligne 13 jusqu’à Champs-Elysées-Clémenceau. Les néons rendaient les gens gris, on aurait dit une armée de morts-vivants. Je n’arrêtais pas de penser à mon canapé, à Denis, à cette couverture moelleuse que j’avais balancée à l’autre bout de mon (minuscule) salon ; je me demandais ce que je faisais là, sans une goutte d’alcool dans le sang, violenté par les soubresauts de la rame. Le visage sans expression de FX, collé contre la barre du métro, m’insupportait. Comme souvent, il ne pensait qu’à lui. Il n’avait conscience ni de l’effort que j’avais fourni pour quitter mon appartement, ni du déplaisir intense que provoquait en moi ce trajet de métro. La zone de ses préoccupations ne s’étendait pas jusqu’à moi.

Nous avons fait la queue une bonne demi-heure, jusqu’au « ça ne va pas être possible » du videur. Je me suis écarté, laissant FX défendre vainement sa cause. Me suis mis à l’abri, sous le porche d’un immeuble. Puis je l’ai vu se traîner jusqu’à moi, les mains dans ses poches, tête basse. « J’ai faim », a-t-il dit, tirant sa capuche. J’étais glacé aux os, j’avais envie de le tuer, mais quelque chose empêchait ma colère d’exploser. Une sorte de tendresse, d’indulgence historique et inexplicable à son égard. On a trouvé refuge chez Burger King. D’habitude, la simple vue d’un whopper suffisait à lui donnait le sourire, mais il restait muré dans le silence. « Il y a quelque chose que tu aimerais me dire ? » ai-je fini par demander. Il a terminé sa bouchée, s’est essuyé la bouche, puis m’a regardé d’un air gêné. « C’est compliqué, Mat… »

Au final, alors que je m’attendais au pire, FX m’annonça que Margaux (une « ex » dont je n’avais jamais entendu parler), s’était « remise en couple », qu’il « le vivait très mal », et qu’il avait décidé d’aller l’espionner aux Planches, où Facebook lui avait dit qu’elle passait la soirée. C’était cette même voix, qui m’avait fait sortir de chez moi un soir de tempête pour une fille que je ne connaissais pas, qui essayait de m’embrouiller et de justifier sa disparition.
— Je ne comprends pas FX, qu’est-ce que t’avais à faire de si urgent pour te volatiliser comme ça, et nous laisser Inès entre les bras ?
— C’est compliqué, Mat… je voulais faire un truc…
« Truc », quelque chose », « compliqué »… son lexique suinte l’entourloupe. Un instant plus tard, Léa me rejoint sur les marches. « C’est lui ? » demande-t-elle du bout des lèvres. J’acquiesce d’un mouvement de tête.
— FX ? Qu’est-ce que tu fous ? On t’attend, là ! s’exclame-t-elle, collant sa bouche sur le téléphone.
— Ah Léa… salut…
— Comment ça « salut » ? Où est-ce que t’es ? On n’arrête pas de te chercher !
— Oui, je… j’arrive bientôt…
Léa serre les dents, exaspérée. Elle sait que la colère ne fonctionne pas avec FX. Il risque de se braquer et de faire le contraire de ce que nous attendons. Je vois ses yeux balayer les quais à la recherche d’une idée. Soudain :
— Écoute FX, je ne doute pas que tu aies une très bonne raison pour avoir disparu comme tu l’as fait. Et je ne cherche absolument pas à t’affoler. Mais…
Je crois voir les points de suspension flotter dans l‘air, se mêler aux étoiles qui constellent le ciel. Léa avait ce don, cette capacité toute féminine à dire plus avec un seul mot, voire même un simple silence, qu’avec de longues palabres dont j’étais par exemple coutumier.
— Mais quoi ? s’exclame FX, sautant à pieds joints dans le piège.
— Eh bien disons que Lorenzo…
— Putain, le salop ! Léa… Mat… écoutez-moi ! Je sais comment je peux être… mais avec Inès, c’est spécial… on a une sorte de connexion, de…
— Dans ce cas, rejoins-nous ! Qu’est-ce que tu peux bien avoir à faire de plus important ?
— Je vous l’ai dit, c’est compliqué… c’est un truc spécial…
« Spécial » : dans le dico de l’entourloupe, ce mot aurait également eu une bonne place. À la seconde où il le prononce, un cri retentit depuis les quais : « FX ! Oh hé, on est là ! » Je me tourne vers William, qui agite les mains en direction du pont. Un soupir fait grésiller mon téléphone, puis plus rien – FX vient de raccrocher.

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