Quatrième expo, Second Empire, Première défaite

second empire les copains homie appli app sortie

J’ai découvert le Second Empire à travers les romans de Zola, Adrien à travers les livres d’histoire. Marianne en connaît l’éclectisme artistique, Marc la somptuosité festive. Le Musée d’Orsay, qui flamboie sous un beau soleil d’automne, est pour nous à la croisée des chemins. Des chemins pavés de mots, de dates et de lieux, qui serpentent entre l’imaginaire d’un temps lointain et la réalité de son héritage urbain.

Nous nous sommes retrouvés avec 45 minutes de retard sur l’heure prévue, mais nous avons tous hâte d’en découdre : Marianne a rendez-vous avec Renoir, Adrien avec l’Impératrice Eugénie, et Marc avec les banquettes du musée, qui s’affaisseront bientôt sous le poids de sa nuit blanche. Quant à moi, je suis impatient de découvrir le Paris des Rougon-Macquart ; celui des grands magasins, des salons bourgeois, de la bourse et du chemin de fer ; mais celui, surtout, d’une époque extrême, aussi somptueuse dans sa grandeur que grotesque dans sa misère.

Avertissement au visiteur

Grotesque, la situation qui se présente à nous l’est assurément : la file pour les « visiteurs munis de billets » est à peu près deux fois plus longue que celle du commun des mortels. « Ça vaut le coup de s’organiser », marmonne Marc d’une voix psalmodique. Comme si c’était lui qui était en charge de l’organisation… Après une demi-heure d’attente, nous pénétrons enfin l’enceinte du musée. Nous déposons nos affaires au vestiaire puis nous dirigeons vers l’exposition. Adrien a les yeux brillants et grand-ouverts, comme ceux d’un enfant. « J’adore cette période ! », répète-t-il, ne prêtant aucune attention au groupe de Suédoises croisant notre chemin. « Il est malade ? », demande Marianne. Oui ! Et quelle plus belle maladie que celle de la connaissance, de la curiosité, du plaisir d’apprendre, de… « C’est quoi cet escadron ? », s’exclame-t-il soudain, pivotant à 180°. Platon avait raison : le corps est le tombeau de l’âme.

La première salle tient plus d’une caverne que d’un ciel d’Idées, mais elle a le mérite d’imposer le silence. Exposées sur un mur pourpre, Les ruines du Palais des Tuileries ont valeur d’avertissement : « Cher visiteur, tu t’apprêtes à voyager dans un monde merveilleux, paré de fêtes grandioses, de mariages princiers et de spectacles éblouissants. Mais n’oublie pas qu’une orgie n’est jamais sans lendemain. La gueule de bois de l’Empire fut violente : défaite contre la Prusse, démantèlement, Commune de Paris et disparition de Napoléon III… » Marc, dont les remontées acides lui soulèvent la poitrine, compatit. « En rasant le symbole, ils veulent raser l’Histoire », lance pensivement Adrien, visiblement débarrassé de ses oripeaux testostéronés. « Comme dans V for Vendetta, avec l’explosion du tribunal d’Old Bailey », expire Marc, dans un éclair de lucidité.

Je te tiens, tuc me tiens…

Nous retrouvons Marianne dans la deuxième salle, figée près d’une couronne en diamants. « C’est celle du tableau ! », s’exclame-t-elle en désignant un portrait de l’Impératrice Eugénie, peint par Franz Xaver Winterhalter. Je comprends son émotion : il est rare que l’Histoire sorte sous nos yeux de sa représentation. « Ce fut un mariage d’amour », ajoute-t-elle, visiblement conquise par la figure paisible d’Eugénie. « Elle est fraiche, je l’aurais target », ricane Adrien, retombé dans ses travers. Mariage d’amour, peut-être. Mariage stratégique, sans aucun doute. Car, afin d’affirmer le principe dynastique et de s’assurer le soutien du peuple, Napoléon III a besoin d’une impératrice. Et d’un mariage en grandes pompes, comme celui qui sera célébré en janvier 1853 à Notre-Dame de Paris. « Des cris de vive l’Empereur ! et de vive l’Impératrice ! n’ont cessé de se faire entendre sur les parcours du cortège », rapporte Le Journal des débats.

Si on ne peut célébrer un mariage impérial tous les ans, les occasions de fête ne manquent pas. Les réceptions de royaumes étrangers comptent parmi les plus fastueuses. Comme celle des ambassadeurs du Siam, reçus par Napoléon au palais de Fontainebleau en 1861, et immortalisée par Jean-Léon Gérôme. Dans la toile, véritable explosion de couleurs et de détails, on y voit Napoléon III recevoir un message du roi de Siam. « On dirait un tuc », commente Marc, qui n’a rien mangé depuis la veille. « Vous n’auriez pas bacon ? », déclame Adrien en imitant Napoléon. Cher Homie, s’il te prend l’envie de faire cette exposition, je t’invite à regarder de près cette toile, et te mets au défi de ne pas rire. Comme Napoléon III, sculpté par Jean-Auguste Barre, qu’Adrien fait semblant d’attraper par la barbichette…

Cotte d’émail

Dans la salle suivante, il est toujours question de spectacle : celui du baptême du prince, des célébrations du 15 aout, alors « Saint-Napoléon » et fête nationale, de l’empereur visitant des inondés, des expositions universelles… de Marc, plié en deux et l’air hagard. Je m’approche de lui. L’œuvre qu’il examine est un portrait collectif représentant, en plus de Napoléon III, Clovis, Charlemagne, Hughes Capet et Napoléon Ier. « Qu’est-ce qu’un email vient faire ici ? », marmonne-t-il soudain, se frottant les yeux. Je pourrais le laisser se noyer dans sa confusion, mais j’ai pitié. « Ce n’est pas email, c’est émail. De l’émail peint sur cuivre. » S’en suit un silence, puis un fou-rire, puis quelques gloussements qui nous accompagnent jusqu’à Marianne et Adrien, penchés sur une photographie d’Eugénie.

« Tout ça… ça a vraiment existé. C’est juste une femme, avec deux bras et deux jambes, au fond. » La remarque de Marianne fait ricaner Marc, qui, croisant mon regard, comprend qu’il est encore trop tôt pour se moquer des autres. D’autant plus que ce que dit Marianne est loin d’être idiot. N’était-ce pas La Boétie qui écrivait lui-même : « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire » ? Eh oui, tous ces empereurs, ces princes, ces comtesses, ne sont que des humains, avec deux bras, deux jambes et une tête ! Et il est vrai que la photographie, au contraire des peintures d’histoire, participe de cette démythification. « En fait, elle est moins fraîche que ce que je pensais. Je la laisse à Napoléon », prononce Adrien, achevant de désacraliser Eugénie.

Soudain, une voix remplit l’air de ses grésillements : « Mesdames et Messieurs, l’exposition fermera ses portes à 17h45. Nous commencerons à évacuer les salles à 17h30. » Nous nous regardons, comme si nous avions tous rêvé la même chose au même moment. La voix se charge de nous ramener à la réalité : « Ladies and Gentlemen… » Je consulte fébrilement ma montre : 17H15. Nous avons donc fait 3 salles en 45 minutes, et il nous reste 30 minutes pour visiter les 10 dernières… « C’est pas possible, ils plaisantent ! s’insurge Adrien. Fallait pas nous laisser entrer dans ce cas ! » On dit souvent qu’un leader se révèle dans les instants décisifs. « Allez, pas de temps à perdre ! », m’écrié-je, brandissant mon carnet telle une épée et fendant la foule vers la prochaine salle. Étonnamment, je ne suis pas suivi : Marc lorgne une banquette d’époque, Marianne s’est arrêtée devant un grand miroir en bronze, et Adrien discute avec un employé du musée. Courant entre les uns et les autres, je parviens enfin à rassembler mes troupes. « On aurait dit le miroir de la sorcière, dans Blanche-Neige », murmure Marianne, glissant une main inquiète dans la mienne. Ne t’inquiète pas, ton preux chevalier est là !

Zola chez les Copains

Avançant au rythme des réclamations d’Adrien, accompagné de son nouvel ami, nous pénétrons une longue salle constellée de toiles et de photographies. « L’art du portrait connaît de profonds bouleversements durant le Second Empire, nous confie notre guide improvisé. Les bourgeois, comme les intellectuels, cherchent à affirmer leur place par l’image. Ce qui est intéressant, c’est le mélange entre photographies et portraits peints. Si les premières offrent un accès plus large à l’autopromotion, les seconds conservent une aura et un prestige inégalables. »

Immédiatement, mon regard est attiré par un homme en veston noir et pantalons gris, tenant entre ses mains un livre ouvert. C’est Zola, peint par Manet. Je sens un sourire grignoter mon visage. « Tu as vu, c’est Olympia ! », dit Marianne en me montrant une image, dans le tableau. Non, je n’avais pas remarqué. Je suis trop absorbé par la magie globale de cette rencontre pour distinguer les détails. « Zola a beaucoup défendu Manet, qui incarnait pour lui la modernité. Il pensait que sa place était au Louvre, et pas au Salon des refusés. » Le professeur qui dort en moi s’affole. « Et là-bas, Proudhon ! » Mes jambes se pressent vers le portrait du philosophe, peint par Courbet en chemise d’ouvrier et entouré de ses enfants.

Je rejoints Adrien et Marc, immobilisés devant une série de photo. Des hommes et des femmes posent dans des cadres éventrés de vieux tableaux ; la mise en scène est surprenante. « En fait, Adolphe Dallemagne c’est l’inventeur de Photoshop », dit Adrien en consultant le nom de l’artiste. « Je croyais qu’il était ‘ricain ? », s’étonne Marc, que la fatigue rend vraiment très drôle. Nous esquissons malgré tout un sourire – un peu tendre, bon-enfant, plein d’empathie pour notre ami noctambule – et continuons notre chemin. Sur un mur, une citation de Zola attire notre attention : « Le flot de portraits monte chaque année et menace d’envahir le salon tout entier »… et le blog des Copains !

12 minutes chrono

Derrière nous, la meute en costumes noirs et chemises blanches se fait pressante. Ils nous poussent vers la sortie, d’un pas nonchalant mais non moins décidé. Notre guide est l’un des leurs ; ses belles paroles ne servent qu’à accélérer le processus, pour que nous passe l’envie de lire nous-mêmes les explications.

17h33 : nous entrons dans la sixième salle, une reproduction de la « Villa Pompéienne », édifiée par le Prince Napoléon-Jérôme avenue Montaigne. J’aimerais me délecter des ciselures du service en porcelaine, réalisé par la manufacture de Sèvres, de la finesse des tableaux, dont l’étonnante Comédie Humaine de Jean-Louis Hamon, qui fait cohabiter poètes modernes et philosophes antiques, du réalisme inspirant des photographies, mais la charge silencieuse des men in black m’oblige à survoler les lieux.

17h36 : salle 7. Pardonne-moi cher homie, je n’ai aucune note ni aucun souvenir de cette pièce.

17h37 : salle 8. Je pourrais rester des heures dans cette salle, qui nous plonge dans l’intimité exubérante des intérieurs de l’époque. Mais je n’ai quelques minutes (secondes ?) Je prends malgré tout le temps de contempler Le Jardin d’hiver de l’hôtel de la princesse Mathilde, peint par Charles Giraud. Table du XVIIème siècle, guéridon mauresque, vases d’Extrême-Orient, végétation luxuriante… l’ensemble est fidèle à l’image que je me fais d’un jardin d’hiver. Ceux décrits par Zola, notamment.

17h40 : salles 9,10,11,12,13. Cher homie, pardonne-moi de nouveau, mais je ne sais plus où, quand, ni qui nous sommes (« Je pense donc je suis », écrivait Descartes, mais pensons-nous encore, chassés de la sorte ?). Pourtant, ces dernières pièces sont grandioses ! Il est question de fêtes, de théâtres, des Grandes-Eaux du Château de Versailles, de bijoux qui brillent comme des soleils, d’armoires en noyer, de… « Mesdames et Messieurs, avancez s’il vous plait. » Nous voltigeons d’une œuvre à l’autre, tels des oiseaux arrachés au grand ciel et poussés vers leur cage, tentant de respirer une dernière fois l’embrun sacré d’un objet d’époque. Soudain, mes yeux de faucon distinguent au loin des tâches bleues et vertes qui me sont familières. Bravant l’interdit, j’y fonds en piqué. « Regardez, un Renoir ! », rugit mon cœur, peu résolu à se rendre. Mais, signe du destin, de la défaite inévitable de la culture face aux règles qui l’encadre, Marc remplit à cet instant l’espace me séparant de La Grenouillère. « Bah oui, je vois », répond Adrien. Je reste interdit, le cœur suspendu aux tic-tac de ma montre, et sentant sur ma nuque le souffle chaud des gardiens du temps. « Je vois bien que c’est un renoi », ajoute-t-il devant ma confusion. Game over.

Spectaculaire Second Empire, 1852-1870
27 septembre 2016 – 15 janvier 2017
Musée d’Orsay
1 Rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris