Rembrandt… Lumos !

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Après l’exubérance du Grand 8 à la réserve Malakoff, notre petit groupe met le cap sur un pays qui m’est plus familier : le musée Jacquemart-André, pour son exposition Rembrandt Intime. Deux matelots se sont greffés à notre équipage : ma sœur, Laetitia, et son copain Julien. Jeune professeure, ma sœur a la nature curieuse et l’oreille attentive des bonnes spectatrices. Je n’aurai pas de mal à lui faire avaler mes palabres. Julien, dont la sensibilité esthétique s’épanouit davantage devant une bataille de Game of Thrones que devant un Monet, sera plus difficile à charmer. Pari lancé !

Salons dotés

Accompagné de Marianne, Laetitia et Julien, j’ai donné rendez-vous à Marc et à Adrien devant le musée à 16 heures. Ils arrivent presqu’en même temps. Le premier à pieds, le second sur son petit scooter laqué noir. Adrien a l’empreinte de l’oreiller sur la joue, et de tout petits yeux, cachés derrière deux monticules de cernes. Il nous sourit d’un air malin et se dirige vers l’entrée. Marc est hilare, et son hilarité redouble quand il s’aperçoit qu’il n’y a personne dans la file. « Merci d’avoir pris des billets coupe-file, Alex », me glisse-t-il à l’oreille. J’ignore ses ricanements et je lui montre la queue qui s’étire un peu plus loin, dans le couloir menant à la billetterie. Au moins une dizaine de personnes. Je passe fièrement devant, et j’invite tout le monde à me suivre dans la cour du musée – je me sens comme chez moi. Adrien et Marc, qui se racontent leurs exploits de la veille, se taisent subitement. « C’est beau, n’est-ce pas ? », dis-je comme si c’était moi qui avait construit les colonnes ioniques de la façade. Je leur explique que le musée est un ancien hôtel particulier, dont le mobilier et l’atmosphère ont été préservés depuis le XIXème siècle. Je sens l’impatience et la curiosité grandir chez mes hôtes.

Nous déposons quelques affaires au vestiaire, puis nous passons les portes de chez mo…nsieur Edouard André et sa femme Nélie Jacquemart. Une jeune fille de l’accueil, qui a appelé Marc « Madame », nous fait perdre notre attention quelques minutes, mais la beauté du premier salon impose bientôt le silence. Les murs, le parquet, les tableaux, les fauteuils, les lustres… tout semble vibrer dans l’éclat anachronique d’une lumière dorée. « Ça sent le vieux, l’ancien… », me glisse Marc, les yeux brillants – j’exagère à peine. Nous passons dans le Grand Salon, où j’aperçois Julien, Marianne et ma sœur en pleine discussion. Avide de recueillir leurs commentaires, je me précipite vers eux. La déception est à la hauteur de mes attentes brisées : ils débattent de la nature des fleurs, exposées sur la table centrale. Vraies ou fausses ? Roses ou Pivoines ? Je peste de rage et rejoints Adrien, figé devant un vase dont il aime la porcelaine fleurie. C’est toujours ça. Courant entre mes compagnons, je les invite à admirer les bustes en marbre, qui représentent des hommes célèbres du XVIIIème siècle. Mais leur esprit est ailleurs, chez Rembrandt, sans doute…

Nous sommes désormais dans le Salon de Musique, typique du Second Empire. Le plafond, qui représente Apollon, protecteur des arts, attire les regards. « Avec une telle isolation, bonjour le bruit des bagnoles… Ils devaient bien dormir à l’époque ! », me dit Julien en examinant les fenêtres. Je mise décidément tout sur Rembrandt. Soudain, je distingue au loin un spectacle aussi rare que précieux : Marc et Adrien, côte-à-côte, admirent silencieusement une peinture. Il s’agit d’un capriccio de Giovanni Paolo Panini, sorte de fantaisie architecturale imaginant la Rome antique. Je m’attends à des blagues sur le nom de l’artiste, mais ils se mettent au contraire à discuter de manière très sérieuse du tableau. Adrien nous explique rester étranger aux œuvres lorsqu’elles sont exposées ainsi, hors de tout contexte – historique, de genre, thématique, etc. « Il faudrait pouvoir apprécier le tableau en lui-même, mais je ne sais pas comment le regarder. » Sa remarque pose une vraie question sur les liens qui unissent une œuvre et son contexte d’exposition. « Par exemple, reprend-il, cet astérisque… » « Ce n’est pas un astérisque, c’est un hashtag », le coupe Marc, hilare. Je ne comprends rien, jusqu’à remarquer l’obélisque, en arrière-plan du tableau. Obélisque, astérisque, hashtag… nous nous regardons avec la sensation de basculer dans un tourbillon de non-sens. Pour échapper à notre fou-rire malvenu, nous nous hâtons vers le jardin d’hiver.

Le jardin d’hiver, pièce qui s’est développée sous le règne de Napoléon III, est mon espace préféré. Il m’évoque une scène, dans la Curée de Zola : « Mais un des charmes de ce jardin d’hiver était, aux quatre coins, des antres de verdure […] un besoin de volupté, flottait dans cette nef close, où bouillait la sève ardente des tropiques… » Je ressens moi-même cette moiteur, soufflée par un chapelet de plantes exotiques, que le marbre du décor ne vient pas sécher, mais semble au contraire protéger. Marianne, passionnée d’art-déco, déambule d’un air rêveur vers le fumoir, tandis que ma sœur et Julien s’amusent dans les volutes nacrées de l’escalier. L’ambiance leur rappelle les bains de Budapest. Nous grimpons tous à l’étage et traversons le musée italien, jusqu’à l’exposition sur Rembrandt.

Un génie multitâche

Afin de préparer nos esprits au choc qui les attend, nous nous abandonnons à la mollesse reposante de banquettes en cuir, et attendons la diffusion d’un film introductif. La vidéo conte la création d’un nouveau Rembrandt par un ordinateur. Ce dernier a numérisé et disséqué des dizaines de portraits du maître, jusqu’à en extraire la « substantifique moelle » : un ensemble de traits caractéristiques permettant à l’engin, au moyen de puissants algorithmes, de modéliser son propre tableau. Une telle expérience laisse à la fois stupéfait et dubitatif ; quelle sera demain la place de l’homme dans la création, si une machine est aujourd’hui capable de réaliser un Rembrandt ?

Nous ressortons sonnés de notre film, mais plus impatients que jamais de découvrir le génie d’une main humaine. La première pièce est dédiée à la jeunesse de Rembrandt, et à ses années auprès de Pieter Lastman. Nous nous arrêtons devant Scène d’histoire, qui ne ressemble en rien à ce que je connais de Rembrandt : les couleurs sont chatoyantes et l’impression monumentale, malgré la petite taille de l’œuvre. Le style maniériste de Lastman, qui a beaucoup voyagé en Italie, s’y fait sentir. Julien et Marc trouvent la toile « pompeuse ». « Tout est rond, comme Oui-Oui », ajoute Marc. Je pourrais me moquer, mais l’un des personnages, engoncé dans son costume rouge, me fait également penser à Oui-Oui… Je connais le Rembrandt des grandes années, celui qui sonde l’homme avec pudeur, et je ne doute pas que celui-là émouvra mes camarades.

Nous passons dans la salle suivante, où commence à s’affirmer le style du maître : les regards se font plus profonds, la puissance du clair-obscur l’emporte sur la richesse des coloris. Ma sœur, qui enseigne dans une école catholique, se tient immobile devant Saint Paul assis à sa table de travail. Elle m’avoue n’avoir jamais autant ressenti l’âme du christianisme. Il est vrai que la pose affaissée du vieil homme, son visage éclairé d’une lueur vacillante, la simplicité de son environnement, dans lequel brillent les symboles de sa prochaine décapitation… tout concourt à donner à la scène une force saisissante. Marc et Adrien se tiennent devant un autre chef d’œuvre : le Repas des pèlerins d’Emmaüs. « C’est dans quel centre, celui du XIXème ? » demande Marc après un silence. Je cherche à comprendre sa question ; en saurait-il plus que moi sur cette toile ? Il se penche vers l’écriteau et annonce avec un grand sérieux : « Ah non, c’est celui du XVIIème. » Emmaüs, centre, XIXème arrondissement, XVIIème siècle… les rouages s’imbriquent dans mon cerveau désabusé. Heureusement, ses facéties ne perturbent pas Adrien, qui ne cesse de répéter : « Il n’y a pas de contours, que de l’ombre ! » Je sens la magie opérer. Je rêverais qu’elle touche également Julien, que je vois déambuler d’une toile à l’autre. « J’aime bien les jeux de lumière », dit-il, me voyant approcher. Ah bon, c’est vrai, tu aimes ? demande mon cœur palpitant, poignardé sur le champ par un bâillement hippopotamesque. Quelques minutes plus tard, Laetitia, émissaire de ma défaite, m’annonce qu’ils vont terminer l’exposition « à leur rythme ». Je lui donne ma bénédiction tout en regardant ma montre : cela ne fait pourtant qu’une heure et demie que nous sommes là…

A cet instant, Marianne sort d’une pièce voisine et m’attrape par le poignet. « Viens voir, c’est trop beau ! » Son empressement enfantin panse mon orgueil meurtri. Nous arrivons bientôt dans une salle couverte de dessins, d’estampes et de gravures. L’impression est quasi-cinématographique : les personnages semblent vivre dans leur châssis. Marianne, couturière aguerrie, est frappée par la finesse du trait, la spontanéité du geste. J’apprends que Rembrandt dessinait soit à la plume, soit au pinceau et à l’encre brune, soit encore à la pierre noire et à la sanguine. Ses gravures étaient, elles, réalisées à l’eau-forte. Nous nous arrêtons devant La marchande de crêpes, puis devant L’Annonce aux bergers, travaillé au burin et à la pointe-sèche. Nous sommes sidérés par le rendu de la lumière, ainsi que par la charge émotionnelle de chaque œuvre. Ces dernières servaient souvent de modèles pour ses élèves.

La salle suivante est celle de quelques commandes prestigieuses, tel le Portrait de la princesse Amalia van Solms. « On ne dirait pas une princesse », déclare Adrien avec aplomb. Ce qui tombe bien, car Rembrandt n’est pas là pour couvrir ses modèles d’apparats ; seul compte le fond de l’être. En ce qui me concerne, je reste en admiration devant la collerette de la princesse, qui joint aux jeux d’ombre propres au maître un réalisme magistral. Non loin, le Portrait de Haesje van Cleyburg déclenche dans nos rangs fatigués un fou-rire : son nez ressemble à s’y méprendre à celui d’Adrien. Une banquette, qui fait face à la princesse, se charge d’absorber nos soubresauts et nous renvoie à l’étude de l’œuvre. « On dirait qu’elle va sortir du tableau, murmure Marianne. Comme dans Harry Potter. » Il est temps de terminer l’exposition.

Les dernières salles sont constellées de chefs d’œuvre, que notre concentration déclinante nous empêche d’apprécier. A l’exception du Vieil homme en costume oriental et du Portrait d’Hendrickje Stoffels, trop vertigineux pour ne pas appeler de notre part un dernier effort. Le premier assomme par l’étendue de ses ors et le réalisme de ses traits, dont l’apogée se situe sur un petit bout de chair, entre les yeux mélancoliques du vieil homme. « Qu’une machine essaie de reproduire ses rides ! », s’exclame un Adrien triomphant. Le second est une plongée dans l’intimité du peintre ; la fourrure d’Hendrickje, dernière compagne de Rembrandt, s’ouvre impudiquement sur une palette de roses laiteux et de rouges amoureux, dans une sorte d’extase tactile semblant redéfinir à elle seule les rapports entre l’œuvre d’art et l’âme du monde – je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais je sens que je tiens quelque chose.

Absorbés dans nos pensées, nous traversons en silence le musée en direction de la sortie. Nous avions prévu de prendre une collation dans le café Jacquemart André, mais il est 18 heures passé, et ce dernier est fermé. Déçu, j’en oublie de retirer mon audioguide – lecteur, rends-toi compte que j’expose ici mon ignorance –, qui se met à sonner de manière stridente. Je le remets à l’accueil, mettant mon étourdissement sur le compte d’un ébranlement esthétique. Nous récupérons nos affaires et sortons sur le trottoir. Que faire, désormais ? Où savourer notre café bien mérité ? Notre petite madeleine ? Notre croissant trempé dans un bol de chocolat chaud ? Ah, si seulement nous avions entre nos mains l’application Homie

Rembrandt intime
Du 16 septembre au 23 janvier 2017
Musée Jacquemart-André
158 boulevard Haussmann 75008 Paris